[DOSSIER] Stratégie(s)

Pourquoi associe t’on si souvent les Tactical RPGs aux productions japonaises et les STR à l’Occident?

Objectivement, ces derniers n’ont jamais vraiment pris au Japon alors que les Tactical y sont omniprésents. Gérer un groupe de héros serait donc plus apprécié là bas que d’avoir toute lattitude sur les moyens de production?


La vision des Stratégies serait elle différente, ou appréciée différemment de chaque côté du globe?

Après recherches, on a dégagé trois points qui expliqueraient potentiellement cette différence.

On ne joue pas à la Guerre.

Le premier concerne directement le rapport contemporain qu’entretient le Japon avec la guerre elle-même.

Pour faire bref, après leur participation à la seconde guerre mondiale dans le camp de l’ennemi, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki qui les ont définitivement poussé à déposer les armes, le chaperonnage du pays par le gaijin MacArthur, et la nouvelle constitution les obligeant à n’avoir qu’une armée de défense, forcément le concept même de la guerre est un sujet sensible du point de vue japonais.

Pour pousser un peu plus loin, sous l’impulsion de MacArthur, un véritable travail de censure était à l’oeuvre dans les médias japonais pour favoriser le discours des Alliés lors de l’occupation américaine, tout en réduisant au strict minimum toutes mentions du conflit qui venait d’avoir lieu. Les générations post-45 ont donc grandi avec un discours aseptisé concernant la dernière guerre, l’un des buts étant de pousser la jeunesse à se détourner des affaires militaires.

Donc forcément, quand au début des années 70 l’éditeur Hobby-Japan a commencé à importer des jeux de plateaux et miniatures type Wargame, l’opinion publique l’avait un peu mauvaise. Qu’on puisse associer “guerre” et “jeu” était vu au choix comme vulgaire, honteux ou déshonorant, et les médias qui daignaient couvrir le sujet le faisaient en s’interrogeant sur le dévoiement de la jeunesse par ces jeux de guerre venus de l’étranger. Ces facteurs fournissent donc un début d’explication sur le manque d’intérêt des futurs développeurs et joueurs de jeux-vidéos pour des titres consistant grosso modo à gérer des batailles à grande échelle.

Néanmoins le succès de titres comme Famicom Wars et surtout Fire Emblem sorti respectivement en 88 et 90 démontre que le public japonais est loin d’être hermétique au genre, à condition que ce dernier soit adapté à son audience.

Stratégie de l’Ouest vs Stratégie de l’Est

En stratégie militaire, les deux théoriciens considérés comme des références sont Sun Tzu, général chinois de renom ayant vécu au 5ème siècle avant JC, et accessoirement auteur de l’Art de la Guerre que l’on ne présente plus, et Carl von Clausewitz, général prussien ayant couché sur papiers un important recueil de théorie stratégique nommé De La Guerre. Si la vision des deux stratèges a beaucoup en commun, certains points les différencient pourtant, notamment sur la façon de gagner la guerre (excellent bouquin au demeurant).

Résultat de recherche d'images pour "clausewitz"
Carl von Clausewitz

Même si cela fait encore débat, le consensus veut que Clausewitz préconise un engagement massif des forces militaires à disposition afin de réduire à néant l’armée, les défenses, et tout point considérés comme névralgiques à l’effort de guerre déployé par l’ennemi. L’un des rôles du stratège sera dès lors de composer avec ce que Clausewitz nomme la friction, à savoir tous les facteurs inconnus pouvant impacter négativement l’affrontement, par exemple le manque de vision des soldats, leur état psychologique, la possibilité que certains ordres soient mal interprétés ou encore qu’ils ne parviennent tout simplement pas aux destinataires.

Résultat de recherche d'images pour "sun tzu"
Sun Tzu

Inversement Sun Tzu indique que l’engagement militaire en lui-même ne doit être que la dernière étape, si possible optionnelle, pour remporter la guerre, et l’issu de l’affrontement se décide avant même qu’il ait commencé. Pour un chef de guerre avisé, la planification, la préparation du terrain et le renseignement doivent avoir une place centrale afin d’obtenir le maximum d’avantages en amont du combat face à l’ennemi. Le général précautionneux s’assure ainsi une victoire certaine en limitant l’usage de la force et les effusions de sang, tel un maître d’échec appliquant une stratégie éprouvée face à un amateur.

Naturellement, l’Art de la Guerre a eut une énorme influence sur la culture militaire japonaise, la plupart des généraux de renom étudiaient assidûment l’ouvrage dès l’ère (?) pour tirer le meilleur parti de leur force, et l’usage de moyens détournés préconisés par Sun Tzu n’est pas étranger à l’essor des spécialistes du renseignement que sont les ninjas. Dernier petit point à prendre en compte dans la construction de l’archétype de la stratégie militaire au Japon : avant d’être un stratège, le général est un guerrier, voir un ancien samouraï. Ayant mené maintes batailles directement sur le front, ses prouesses martiales ne sont donc plus à démontrer.


Avec ces éléments en main, on peut plus facilement comprendre qu’un titre vous mettant aux commandes d’une batterie d’unités anonymes, dans des guerres à grande échelle encore fortement connotées dans l’inconscient collectif, et où la stratégie consiste, pour l’oeil profane, à accumuler une force suffisamment importante pour l’envoyer raser l’ennemi sans se soucier des pertes, ne soit pas forcément aux goûts du public japonais.

A l’inverse, un jeu au tour par tour mettant en scène des batailles plus confidentielles, laissant le temps au joueur d’étudier le terrain pour mettre en place sa stratégie, avec prise en compte des attaques de flanc et par l’arrière pour le stratège en herbe qui saura en profiter, où chaque unité à son importance, et permettant aux joueurs d’incarner non pas des anonymes mais des personnages qui s’illustreront par des passes d’armes directement sur le champ de bataille, avec ce côté RPG si caractéristique du pays en bonus, forcément ça parle plus au joueur japonais moyen.

On te parle de Stratégies dans cette vidéo sur Spellforce III👉

Attendez, vous parlez de tout ca dans une critique de JV? Mais c’est quoi en fait Osmosis?

En attendant, pour nous retrouver partout:

Retrouvez tous les dossiers ici! ➡ http://blogsmosis.fr/la-liste-des-dossiers/

Sources/Pour aller plus loin:

  • « Guerre et jeu; cultures d’un paradoxe à l’ère moderne » sous la direction de Achim Küpper et Kristine Vanden Berghe
  • « Penseurs de la stratégie » sous la direction de Jean Baechler et Jean-Vincent Holeindre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *